Egoblog

mercredi 26 avril 2006

Oh yes it's good to be a king!

J'avais décidé de me coucher tôt, hier. Histoire d'aborder l'examen dans les meilleures conditions possibles.

Aussi, à 23 heures, m'étais-je déjà lové dans mon pieu non sans avoir relu plusieurs fois mon billet de la veille. Pour chacune des erreurs au moins une fois commises, j'avais fixé des images mentales et mimé les gestes qui sauvent, un peu comme le font les skieurs avant une compétition d'importance.

Je me suis rapidement endormi. Les hurlements de ma fille m'ont vite rappelé à la réalité : cauchemar nocturne ou petite faim (ou encore les deux), toujours est-il que j'étais sur le pied de guerre, à peine minuit passé ; en train d'expliquer à Romane que j'attendais d'elle qu'elle se tienne désormais à carreau pour épargner son papa et ses dernières chances d'obtenir le permis, dans sa formule actuelle. C'est que la loi a changé, et que l'épreuve va prochainement durer quarante minutes, qu'elle sera accessoirement assortie d'un tas de vérifications internes et externes (genre : "comment on fait pour changer une bougie ?". Des trucs que je gère mal, en toute certitude)... tout cela, à partir du 5 mai. Voilà ce que je disais à ma fille, d'un ton qui se voulait calme et apaisant. Je rajoutai que pour son papa, c'était demain ou peut-être jamais ; qu'à 35 ans et plus de 70 heures de conduite, il était temps que je sois capable de l'emmener partout où elle voudrait, et même où elle ne voudrait pas.

J'aimerais dire que Romane a été sensible à mon exposé pédagogique, mais ce ne serait que très partiellement vrai. Toujours est-il que j'ai fini par trouver le sommeil ainsi que les clés du sien après l'avoir longuement cajolée, consolée et assurée de ma compréhension la plus déterminée. Je n'ai pas voulu changer mes habitudes malgré la munificence de l'événement : j'ai accompagné ma gamine à la crèche, bu un double express en lisant Libé dans un rade situé à côté de Lepic Street, puis me suis rendu aussi frais et dispos que possible à l'auto-école où m'attendait Richard (un de mes moniteurs, souvenez-vous) et deux autres candidats à la session de ce jour.

Richard a pris le volant, et nous a accompagné sur les lieux du crime, à Saint-Leu. Non sans nous donner quelques ultimes avertissements (Les contrôles, l'angle mort... etc). J'appris que j'allais passer en second, juste derrière un sexagénaire assez exubérant et avant une jeune femme gracile et superbement stressée. Arrivés à Saint-Leu, avec une bonne vingtaine de minutes d'avance, nous sommes tous sortis de la caisse, l'un pour pisser (le sexagénaire fougueux était peut-être incontinent), l'autre pour faire les cent pas en consultant fébrilement son téléphone portable, le dernier (moi !) en grillant une cigarette bienfaitrice. Dans ces moments-là, j'aime bien être seul. Rentrer en moi-même, tout esprit de convivialité éteint. Point mort sur la socialisation. C'est moi avec moi. Solitaire et peinard. C'était sans compter mon nouvel ami incontinent qui n'a eu de cesse de m'importuner en distribuant son angoisse comme d'autres distribuent les bon points. "Bon, il faut vraiment que je l'ai cette fois-ci, j'ai déménagé à la campagne, et j'en ai marre de dépendre de ma femme". J'ai du répondre un "Scroumpf" qui n'a pas malheureusement pas eu l'effet escompté. Loin d'être découragé, le géronte hypertendu m'a gratifié de ses états de service en arborant un air triomphal : "Moi, j'ai pris cent cinquante heures, dis ! Tu te rends compte, CENT CINQUANTE HEURES !!!". Ah ah. Avec mes 75 malheureuses heures, je pouvais me rhabiller. Au contraire, j'enlevai la veste, et réussis finalement à me débarasser de cet importun en prétextant moi aussi une envie pressante.

Une cigarette plus tard, l'inspecteur est arrivé. Enfin, l'inspectrice, pour être plus précis. La quarantaine, les cheveux auburn, une mise stricte et les lèvres anormalement pincées. Un vrai look d'inspecteur, quoi. Le genre de nenettes dont tu sens qu'elle va guetter le moindre écart, commenter la moindre faute avec force critiques et ne jamais se départir de cette impassibilité rigide, presque desséchée. Le genre de nenettes dont tu sais que tu ne liras strictement rien dans le regard, rien de positif en tous cas.

Bon. Ca ne m'a pas intimidé. Après tout, c'est son boulot d'être froide et de refuser de donner quelque gage d'assurance que ce soit. Tant qu'à être ajourné, autant l'être par une peau de vache dont on pourra dire pis que pendre sans avoir la sensation d'exagérer.

Bon, je disais. Le vieux s'est installé. J'étais derrière avec Richard ; la gamine allait nous attendre dehors, ce qui eut fleuré bon la goujaterie si l'ordre de passage n'avait pas été préalablement fixé ainsi après tirage au sort.

Le vieux a démarré, incertain. Très incertain. Il a pris son premier virage à gauche à deux à l'heure, ce qui ne l'a pas empêché de griller le premier STOP qui se trouvait sur sa route. Pas de bol, ça a eu l'air d'énerver la gorgonne qui lui a immédiatement demandé d'arrêter la voiture sur le bas-côté. Ah ah ah. Le mec a conduit trente secondes !!! Enfin, cent cinquante heures et trente secondes. Tout ça pour ça.

Je me suis dis que c'était ma chance. Passer après un nul pareil, c'est quand même plus facile que de succéder à un Fangio bien dans sa peau. Il n'empêche : j'avais le trouillomètre à zéro, et un stress... Mais un stress ! Pour ainsi dire, j'ai conduit les cinq premières minutes en apnée. Au réflexe, sans réfléchir. En priant juste pour que cela fût suffisant pour apprivoiser la mégère d'à côté. "Monsieur, regardez un peu plus votre environnement, les contrôles dans le rétro, c'est bien, mais faut tourner la tête, hein !".

Tourner la tête, tourner la tête. Elle me parle ou quoi ? Ouais, c'est à moi qu'elle parle. Merde, j'ai pas tourné la tête. Quoi, j'ai pas tourné la tête ? Elle est malade ou quoi ? J'y peux rien si mes rotations cervicales sont si discrètes que même une inspectrice expérimentée est incapable de les remarquer. Bon, la vérité m'oblige à reconnaître que je n'ai pas assez contrôlé à droite les quelques fois où j'avais la priorité (feu vert, STOP à droite). C'est mon naturel optimiste qui reprend toujours le dessus. Feu vert : je passe, moi. Sans regarder. J'ai confiance en l'avenir, confiance dans les automobilistes qui croisent mon chemin mais sont tenus d'attendre parce que J'AI la priorité. C'est à moi de passer, je passe. Capito ?

Bon, après, j'ai contrôlé comme un porc (les gorets sont connus pour cette inclinaison à tout contrôler). J'ai tourné la tête à m'en provoquer un torticolis. A droite, à gauche, devant, derrière. J'ai contrôlé avec ferveur, avidité et fureur. J'étais devenu pessimiste, méfiant, presque paniquard à chaque intersection hostile (forcément hostile) qui se profilait.

Je craignais l'autoroute, et j'avais tort. Cela s'est merveilleusement bien passé : entrée très réussie (j'ai cru entendre quelques applaudissement et les premières notes d'un Choeur antique), changements de file au poil, sortie parfaite. J'étais sorti de mon apnée. Je me sentais bien, et nous sommes gaillardement rentrés à bon port, ma tête (ostensiblement tournée à chaque intersection) et moi. Mon créneau final n'a pas été parfait, mais ne m'a valu aucun commentaire désobligeant.

J'ai dit au revoir avec un sourire discret, quitté la caisse avec ce qu'il fallait d'humilité (gestes calmes, détendus ; ne pas serrer le poingt !), ai souhaité "bonne chance" à ma remplaçante, et attendu que la voiture se fût éloignée pour appeler les femmes de ma vie (ma chérie, ma mère, ma soeur ; dans cet ordre), et leur faire part de mon optimisme.

A peine avais-je raccroché avec ma frangine que je vis la voiture - notre voiture ! - se ranger. A peine cinq minutes ! Et encore un stop grillé ! Dépitée, la jeunette sortit non sans hurler à l'injustice et à cet arrêt qu'elle était certaine d'avoir réalisé. J'ai essayé de la réconforter en lui disant que moi aussi, j'avais été arrêté assez vite la dernière fois à cause d'une priorité brûlée. Las, rien n'y fit, et la gamine se mit à fondre en larmes en m'expliquant qu'avec les nouvelles règles, c'en était terminé de ses chances d'avoir un jour le permis. C'est toujours délicat quand une quasi inconnue se met à sangloter devant vous. Dans ces moments, j'hésite entre la compassion et une bonne baffe dans la gueule. Et puis, je me tais.

Richard et l'inspectrice ont devisé quelques instants, et puis nous sommes rentrés sur Paris. J'attendais ce moment avec impatience, le moment où Richard me donnerait son "feedback" sur ma prestation. Pfff, Richard a douché mon enthousiasme, mis l'accent sur mes deux-trois erreurs du début, et s'est finalement contenté d'un maigre "Avantage service", ce qui, dans sa bouche, voulait dire que j'avais des raisons d'y croire, mais que mon euphorie était quand même très largement exagérée.

Du coup, ça m'a un peu abattu. Et j'ai carrément fait la tronche quand Richard a dit que si lui avait été inspecteur, il ne m'aurait pas donné mon permis. Le fait qu'il rajoute que si ça ne tenait qu'à lui seulement 10% des candidats au permis obtiendraient le précieux sésame n'a pas suffi à me calmer.

Mais trente minutes plus tard, une fois arrivés, j'avais retrouvé la pêche. Ok, je n'avais pas fait la démonstration attendue par mon moniteur tatillon, mais bon, j'avais assuré quand même. Le même Richard a conclu avec sagesse qu'en toute logique, je devais avoir le permis, mais que je devais vraiment faire gaffe à l'avenir, quand je conduirai. "Des mecs qui avaient la priorité, il y en a plein les cimetières" a-t-il glissé in fine avec ce mélange de malice et de dureté qui lui est propre. Droit dans ses bottes, le p'tit père. Fidèle à sa légende de vieux routier bourru revenu de tout ou presque.

Well, il me reste deux jours à attendre, le temps que le verdict me soit envoyé par la poste (l'époque où les inspecteurs rendaient leur avis immédiatement après l'épreuve est révolue. Trop d'embrouilles, d'insultes, de débuts de baston).

Enfin, c'est ce que je croyais.

A peine arrivé à la maison, je me dépêchai de décrocher le téléphone que j'avais entendu sonner depuis l'escalier. C'était Martine qui m'appelait ; ma monitrice adorée.

- Ari, je t'appelle parce que je viens de recevoir un coup de fil de l'inspectrice. Elle va t'envoyer un papier, mais il faut que tu nous le ramènes aussi sec.
- C'est quoi le problème ?
- Y a pas vraiment de problème. Elle a trouvé ta performance solide, tu as ton permis. Le seul truc, c'est que...

OUWOH AH AHAH WOH RHAAAAAAAAAAAAAAAAA J'AI MON PUTAIN DE PERMIS AH AH AH AH AH AH !

- Euh, le problème, c'est que quoi ?

AH AH AH AH AH AH JE L'AI...YEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEES !

- Euh, rien de grave. Elle s'est juste aperçue que tu devais passer une visite médicale parce que la dernière que tu as eue a expiré de quatre jours. D'ailleurs, si elle s'en était rendue compte avant l'examen, elle aurait très bien pu refuser de te le faire passer.

M'EN FOUS AH AH AH AH, JE SUIS UN GRAND, MAINTENANT. AH AH AH AH AH ! TROP BON.

- Bon, et je fais quoi maintenant ?
- Ben, tu nous ramènes le papelard, tu fais ta visite médicale (Note : cette visite à la con est obligatoire quand vous avez été exempté du service militaire pour raisons de santé - fussent-elle totalement bidonnées), et tu pourras conduire ensuite.
- Martine ?
- Quoi ?
- Je crois bien que je t'aime.

J'ai ramené le champagne à l'auto-école. On a sabré ça avec le vieux, encore là, un peu sonné, qui a promis qu'il attendrait d'avoir 200 heures au compteur avant de se représenter. La jeune fille était barrée. Avec ses larmes et ses regrets.

Je m'en fous d'avoir une visite médicale. Je m'en tamponne d'attendre encore quelques semaines avant de conduire pour de vrai. J'ai attendu 34 ans. Je peux patienter un mois de plus.

P'tin, je suis aux anges.

mardi 25 avril 2006

I wanna get it!

Demain, je passe mon permis. Enfin, non. Demain, je repasse mon permis.

La première fois, ce con de Roger m'a foutu dedans en plein coeur de Rosny. Mais demain, c'est à Saint-Leu que cela se passe, et je ne connais personne dont le prénom commence par un "Leu". Y a bien une maladie ridicule qui commence par les trois même lettres, mais je l'ai écrasée fingers in the nose. Alors, Saint-Leu, tiens-toi bien, demain j'arrive !

Petit pense-bète où l'inventaire des forfaitures idiotes au moins une fois commises

  • Assurer mes entrées d'autoroute
  • Ne pas oublier d'enlever mon clignotant gauche après avoir dépassé
  • Ne pas freiner avant la voie de décélération
  • L'angle mort, l'angle mort, l'angle mort. Putain, l'angle mort !
  • Passer en première à proximité d'une intersection en T
  • Surveiller que je ne gêne personne en face avant de commencer mon créneau
  • Jeter un coup d'oeil à gauche même si c'est moi qui ai la priorité
  • Me ranger si une voiture arrive en face et que l'obstacle est de mon côté
  • Eteindre mes feux après une sortie de tunnel
  • Dire bonjour à l'inspecteur. Ne pas lui demander des nouvelles de sa femme.
  • Laisser passer les piétons. Même ceux qui n'ont pas posé le premier pied sur le passage qui leur est réservé ("Souviens-toi Ari, l'examen, c'est une démonstration !")
  • En sortie de virage, ne pas réaccélérer avant que mes roues ne soient bien droites
  • Un coup d'oeil dans le rétro avant CHAQUE freinage
  • L'angle mort. Ouais, je l'ai déjà dit. Je ne sais pas pourquoi, j'ai l'impression qu'il ne m'aime pas.
  • Ne pas laisser connement la priorité à droite alors qu'ils ont un STOP ou un Cédez-le-passage
  • Prendre tes virages à gauche le plus loin possible (NE JAMAIS COUPER LA ROUTE !)
  • Regarder à droite en sortie de rond-point
  • Avaler un double express avant de décoller
  • Invoquer les Dieux de l'asphalte avant, pendant et même un peu après.

Que la Force soit avec moi.

PS : merde, la météo annonce de la pluie demain matin.

lundi 27 février 2006

Roger est un con

Il s'appelle Robert. Ou Roger. Oui, mettons qu'il s'appelle Roger, cela lui va très bien.

Roger habite dans un pavillon cossu de Rosny-sous-Bois, et tous les lundis matins, il fait la bise à son dernier-né, Romuald, donne une tape amicale à son fox terrier nain Rocco et file au boulot sur le coup de 9h15. Roger bosse au centre commercial de Rosny, un des plus grands d'Europe, et il est responsable des achats du magasin Décathlon. Enfin, je crois. Roger n'est pas peu fier de sa récente promotion, lui qui a commencé, il y a douze ans, comme chef de rayon du Pole Musculation et fitness.

Ce matin, cet imbécile de Roger a quelques minutes de retard. Il prend sa caisse après avoir avalé vite fait un café serré, met la première et songe aux dix minutes qui lui seront nécessaires pour se rendre au taf si le trafic est fluide et qu'aucun obstacle ne vient se mettre sur sa route. La rue est à double sens, mais il y a rarement de la place pour deux voitures qui se croisent. Merde, une voiture arrive en face. L'obstacle (un camion mal garé) est du côté de la voiture opposée, c'est à elle de s'arrêter. Double merde, elle ne s'arrête pas et se retrouve nez-à-nez avec la caisse de Roger qui peste, s'apprête à klaxonner puis se ravise en voyant le panneau auto-école disposé au dessus du toit de la guimbarde fautive. "P'tin, c'est bien ma veine de tomber sur une auto-école alors que je suis grave à la bourre" maugrée cette loppe de Roger. Roger garde néanmoins son calme, il en a vu d'autres. Et puis la voiture, en face, a commencé sa manoeuvre pour reculer, et Roger va bientôt pouvoir passer. Il devrait même être à l'heure compte tenu de la distance qui lui reste à parcourir en ce lundi froid et ensoleillé.

Roger est passé. Roger est content. Il sifflote guilleret. Il ne saura probablement jamais que s'il était parti une minute plus tôt ou plus tard, le conducteur de la voiture d'en face aurait eu son permis de conduire.

Damned, encore raté !

jeudi 26 janvier 2006

44 heures plus tard

J'ai négligé la rubrique Mon permis, et par la même occasion mes infatigables lecteurs, probablement plongés dans l'incertitude la plus abyssale sur ce que j'en viens à qualifier de gigantesque entreprise. Les plus audacieux d'entre vous penseront que j'ai obtenu mon papelard rose sans éprouver le besoin de frimer, et ceux-là me connaissent bien mal. Les plus pessimistes croiront que j'ai abandonné en chemin tout espoir de conduire en jour, et ceux-là me connaissent presque mieux que moi-même. Les plus raisonnables s'en foutront avec une force tsunamiesque, mais là n'est pas la question.

Bon, tout le monde a tort sauf ceux qui s'en foutent. Mais là n'est pas la question, je vous dis.

Adonques, j'ai conduit deux heures aujourd'hui. Deux heures de plus. Pour un modeste totale de 44 heures. Soit 158 400 interminables secondes à faire le mariole à côté de la place du mort. Guess what ? Je préfère toujours la place du mort !

Si on ajoute les trente heures prises il y a une dizaine d'années, je ne suis pas loin du Guiness Book. La consolation, et elle n'est pas maigre, c'est que je commence à très bien connaître mes moniteurs. Ils sont quatre à se succéder, à intervalles réguliers, dans mon habitacle, et ils m'ont plutôt à la bonne. D'une part, ça leur change un peu les idées d'avoir un trentenaire avec qui discuter. Et puis, je crois bien qu'ils sont touchés par ma tenacité et mon envie de bien faire. Du coup, si je progresse aussi lentement, c'est quand même un peu de leur faute parce que je suis plus concentré sur notre incessant babillage que sur ces stupides priorités à droite.

C'est fou ce qu'on peut apprendre en quelques heures sur la vie d'un moniteur d'auto-école. Il y avait Richard et Michel dont j'avais déjà parlé. Le premier est un quinquagénaire genre vieux beau, qui ne quitte jamais son blouson en cuir ni un sourire de façade un peu triste. Il a divorcé quatre fois. A l'entendre, il n'a pas eu quatre femmes, mais ce sont les femmes qui l'ont eu. Il cultive avec entrain une nostalgie du passé, et ne jure que par ses deux filles de 16 et 22 ans. Question conduite, il pense qu'il ne me manque qu'une chose : adapter ma vitesse aux circonstances. Trois fois rien, quoi. Son antienne : "L'important, c'est de pouvoir s'arrêter". J'aime vraiment bien Richard.

Michel, j'ai apprécié un tant ses dispositions pédagogiques. Mais il a fini par me gonfler. D'une, ce mec devrait être à la retraite (à presque 70 ans, on ne prend pas le risque de mourir à chaque carrefour). De deux, son gatisme précoce le conduit (ah ah) à vociférer les mêmes mots toutes les trois secondes : "Freine ! Freine !". Il est également obsédé par mes deux pouces qu'il m'enjoint systématiquement de ne pas mettre à l'intérieur du volant. Lourdingue. Michel, tu me prends la tête grave, et j'ai décidé de ne plus jamais conduire avec toi. N'insite pas, c'est irrévocable.

Et puis, il y a Dan et Martine. Alors eux, je les kiffe grave. Pour un peu, je veux bien conduire cent heures de plus avant d'obtenir le permis pour le seul plaisir de les cotoyer.

Dan a une quarantaine d'année. Il est musulman, et on passe notre temps à discuter du conflit israélo-palestinien. Quand vous mettez un juif de gauche et un musulman modéré dans un espace confiné, il n'en ressort souvent que des choses très positives, des espèces d'unions sacrées façon "on est tous frères", genre donne-moi ton keffieh, j'te file ma kippah, et on mange un bon kebab. En plus, il est vraiment drôle, et c'est le seul qui croit en moi. Qui croit que je peux être un conducteur décent, j'entends. La phrase qu'il dit le plus souvent (accompagnée d'un franc éclat de rire) :"Ah, tu l'avais pas vu cette priorité à droite ?!?".

Martine, enfin. Je la vois tout le temps parce qu'elle est souvent à la réception. Elle fait un mi-temps monitrice, et l'autre à s'occuper des affaires courantes. Martine, c'est le genre de nana qui n'a pas eu de chance dans la vie : un mari qui picolait et qui est décédé prématurément, un employeur qui l'a payée à moitié au black pendant des années avant de s'en débarrasser comme une vieille chaussette. Mais, c'est la gentillesse même. Elle passe son temps à prendre des nouvelles de Romane, d'LN, de ma vie, mon oeuvre. Elle est douce au volant. Enfin, c'est moi qui conduit, mais elle m'engueule toujours avec beaucoup de tendresse. Son refrain : "Je ne peux pas te valider l'étape 3, mais c'est pour bientôt".

P'tin, quand je serai grand, ils vont me manquer.

mercredi 26 octobre 2005

Synchronisation

J'ai re-re-conduit, aujourd'hui.

J'ai l'impression que ça vient. De plus en plus, j'arrive à faire plusieurs choses à la fois : tourner et freiner, par exemple. Rétrograder et manger un croissant aux amandes, aussi. Michel (yeap, Michel is back) trouve que j'ai encore tendance à me précipiter, mais a convenu que je n'avais failli tuer personne tout au long de ces deux heures passées ensemble.

Il parait que l'obtention du permis permet de franchir un cap symbolique entre l'adolescence et l'état adulte. J'en suis à me demander si ma puérilité proverbiale n'a pas à voir avec cette lacune dans mon CV. En même temps, je connais centaines de zigs immatures qui conduisent comme je respire. Je ne concluerai donc pas trop rapidement qu'avoir le permis, c'est grandir un pneu.

Lamentable, ouais.

lundi 24 octobre 2005

My auto-école is rich

J'ai recommencé à conduire.

Ca m'a pris la semaine dernière comme une envie de pisser. Je suis retourné à l'auto-école, j'ai dit "Bonjour Mesdames" et rajouté : "Cette fois ci, c'est la bonne" devant leurs mirettes interloquées.

Il y a pourtant comme une entêtante malédiction qui plane autour de ce papelard purpurin normalement signé par la Préfecture à l'âge des premiers émois. Tout a commencé en 1991, j'avais vingt ans à peine, et j'étais alors un jeune homme convaincu de ses capacités et confiant en ses moyens. Tout le monde avait son permis de conduire (97% de la population, en fait), moi aussi, je l'aurais.

interditTrois semaines passées, l'auto-école, alors sise du côté de la place Saint-Georges, faisait faillite et emportait avec elle quelques milliers de francs payés d'avance et mes premiers désirs de conduite. Pas du genre à désespérer, je stimulais mes pieds à la conquête de nouveaux mondes, et prenais mon temps ainsi que les transports en commun. Cinq longues années plus tard, jeune et bel éphèbe dans la force de l'âge, je songeais que l'acquisition de nouvelles connaissances en matière de maniement d'une automobile me seraient fort utiles pour me déplacer d'un endroit à un autre distant de plusieurs kilomètres. Et ce sans prendre ni le train, ni le bus, ni le taxi, ni le métro. Déjà, ma faculté de raisonnement impressionnait mes contemporains.

Je repérais une auto-école proche de mon domicile, passais le code de la route avec brio (deux fautes) et me faisais un nouvel ami en la personne d'un moniteur de conduite fort capable - il savait conduire ! - et extraordinairement antipathique. cerveau Maurice (nous l'appellerons ainsi) était un phénomène : d'une intelligence peu commune (inexistante, en somme), Maurice donnait l'impression de passer son temps à réfléchir. Que l'on soit arrêté à un stop, dans l'attente d'un feu vert, en pleine manoeuvre de dépassement ou en train de prendre de l'essence, Maurice semblait bander ses neurones et prenait avec avidité la pose du penseur. Pour un peu, on aurait dit un guitariste du cerveau, toute corne dehors pour protéger ses synapses d'une stimulation trop douloureuse. Maurice était con, vraiment con. Ce qui ne lui suffisait pas. Car Maurice était méchant. Très méchant. Il n'a eu de cesse de me décourager, de stigmatiser mon incompétence crasse, de me renvoyer à mes insuffisances. Cet homme était un exemple d'intolérance aux frustrations, et la frustration, c'était moi !

Au bout de quarante heures de conduite, j'étais conditionné ; persuadé que je mourrai au volant, et qu'il était encore temps d'abandonner. Ce que je fis avec aisance, et sans coup férir. C'est bien le seul moment où j'étais à l'aise dans une auto-école : quand je l'abandonnais ; et laissais le champ libre à des générations de conducteurs plus talentueux que moi.

Après un septennat de mobilité (toujours) réduite, je réalisais que j'allais bientôt devenir papa. Et que c'était vraiment la honte de ne pas être foutu d'emmener le grand au judo, et la petite à la gymnastique rythmique et sportive. Dans mes phantasmes très convenus de paterfamilias, les filles jouaient avec des rubans et les garçons avec la ceinture de leur kimono. Le ventre de LN s'arrondissait, et moi, humble devant l'Eternel, je franchissais une troisième fois le seuil d'une auto-école, à quelques encablures du cimetière Montmartre.

De fait, alors que j'obtenais le code une deuxième fois (une seule faute !), que j'en étais à ma vingtième heure de conduite (Richard et Michel, mes deux moniteurs attitrés me trouvaient moyen, sans plus. Sans moins, non plus), cette idiote de leucémie s'en mêlait et venait interrompre le cours lumineux de mes aventures mécaniques.

Dix mois plus tard, joie et santé retrouvées, Romane bel(le) et bien née, c'était vendredi dernier. J'ai reconduit, donc. Deux heures. En ville et sur l'autoroute. Martine, ma nouvelle instructrice, a écrit en gros et en rouge : "PAS TROP MAUVAIS POUR UNE REPRISE".

Ca y est, c'est sûr, je tiens le bon bout.