vendredi 25 novembre 2005
Les racines du mal
Par Ari, vendredi 25 novembre 2005 à 22:02 | Ma leucémie
Ouah, je viens d'écrire le titre avant même de commencer ma note. D'habitude, je fais l'inverse : je rédige bien consciencieusement mon propos, je me relis (je suis un garçon sérieux très à cheval sur la grammaire, mais sans selle, c'est plus confortable) et puis je choisis mon titre. Souvent une accroche façon Libé avec un jeu de mots bien pourri à l'intérieur.
Ce soir, "Les racines du mal" s'imposent à mes doigts gourds et à mon cerveau foisonnant. Convenez que ce titre a de la gueule, qu'un Malraux au meilleur de sa forme et au firmament de son art n'aurait pas renié. "Les racines du mal", putain si avec ça il ne nous raconte pas des trucs luminescents, débordant d'esprit et de spiritualité, alors ni d'une, ni de deux, j'efface son blog de mes marque-pages pour publicité mensongère.
Coup de pas-de-bol, ce malfaisant de Dantec a eu l'idée avant moi. Il n'empêche, j'ai beau avoir une dent contre l'animal depuis que je me suis fadé ce cauchemar de lecteur intitulé "Le théâtre des opérations" (number seven dans le top 10 des livres les plus oubliables de ma bibliothèque), ce titre est évocateur en diable, rudement bien choisi pour exprimer ce que je ressens.
P'tin la pression que j'ai maintenant. Déjà que dans les grands jours, je compte au maximum une cinquantaine de lecteurs... Bien sûr, il est de bon ton de faire un distingo entre la quantité et la qualité, mais je n'ai jamais pu m'empêcher de considérer que la quantité était une qualité en soi. Bon, la pression, donc. Je ne suis pas comme Fabien Barthez, moi : je ne connais pas que celle des pneus. Et oui, je suis un garçon hypersensible ! La peur de décevoir et moi, c'est une longue histoire d'amour, commencée dans un passé lointain et promise à un avenir radieux.
"Les racines du mal", y a pas à tortiller du cul, j'aime vraiment beaucoup (beaucoup) ce titre.
Je n'exclue pas de vous expliquer - demain, après-demain peut-être - comment il m'est venu.
Je suis supposé porter un masque à chaque fois que je vais chercher Romane à la crèche ou que j'emprunte les transports en commun. Partout où folâtrent des miasmes, à chaque endroit où le corps d'un autre (de 7 à 777 mois) a laissé trainer en chemin une foultitude de virus séduit par mon immunité encore faible. Je les vois roucouler d'ici, ces misérables microbes, arriérés et contagieux. Oui, je les vois (pour un peu, je crois les entendre) : s'enorgueillir de leur capacité jamais démentie à ruer dans les brancards pour mieux contaminer le vain peuple et le conduire tout droit au Père Lachaise à plus ou moins brève échéance. Je suis le Don Juan des bacilles, le tombeur de ces germes. Mais je ne me laisserai pas faire, mézigue. Car j'ai mon masque, moi. Celui qui vous fait ressembler à un dentiste sans sa fraise ou celui qui vous fait passer pour un Hannibal Lecter en période d'apprentissage (à gauche sur la photo). Je porte le masque, diantre. Sans peurs et sans reproches. Ici, là et ailleurs.
Fermeture de la parenthèse idéale, la réalité est beaucoup plus triviale. JE NE PORTE JAMAIS CE PUTAIN DE MASQUE ! Je déteste jusqu'à l'idée même de porter un masque. Je suis opposé, réfractaire, indocile, rétif, insoumis, récalcitrant, rebelle à la cause, contre. Tout contre. Très con(tre) ? Oui, sans conteste. Mais je ne veux plus porter de masque. Vous m'entendez ? PLUS JAMAIS porter cet attribut de la déreliction, cet emblème de la maladie, cet accessoire de bandit pestiféré. Je veux être invisible dans le regard des autres, guéri - complètement guéri - dans celui des miens. La transparence rachète mon existence. Je vous expliquerai un jour cet ambitieux concept que j'ai dévoyé.
Avec le temps, ma balance est devenue ma meilleure amie. Je la questionne plusieurs fois par jour, la teste compulsivement en caressant l'espoir d'avoir grossi de quelques centaines de grammes. A chaque réveil, un unique et indépassable horizon : le pèse-personnes. Avant chaque horizontalisation, une épreuve de force, un mano a mano poignant avec la machine, immédiatement suivi d'un verdict qui m'arrachera un "Ouais !" triomphateur ou un "Merde !" désabusé. Hier, j'ai franchi un pas dans la névrose en me pesant... entre chaque plat. J'ai désormais une vision à peu près claire du momentum, cet élan victorieux où un supplément de graisse, une demi-portion de rab, un verre de vin en plus vous permettent de toucher le jackpot.