Egoblog

mardi 18 octobre 2005

La masturbation (pro)créatrice

spermatozoïdes Des souvenirs de leucémie, j'en ai à la pelle. Aucun n'est spécialement triste. Pour l'essentiel, il me revient des réminiscences de douleur et de combat. Pas mal de moments drôles aussi, pour étonnant que cela puisse être. Je retiens particulièrement un épisode mi braque, mi tragi-comique, celui de ma viste au CECOS (Centres d'Etude et de Conservation des Oeufs et du Sperme humains) pour y faire exactement ce que vous imaginez.

D'abord l'image d'une ambulance. Qui m'emmène de ma chambre d'hôpital au centre CECOS le plus proche (il n'y en avait pas à la Pitié-Salpétrière). J'étais mal en point : je n'avais pas dormi depuis quinze jours, des ganglions énormes m'empêchaient de respirer correctement. C'est donc affublé d'une bouteille à oxygène et d'un pied à perfusion (quand on est malade, on passe sa vie sous perf'. Même quand on va pisser ou qu'on a la prétention de se laver) que je débarque dans un centre parisien, à Cochin, je crois.

Je vais devenir stérile quelques semaines plus tard (à la suite d'une irradiation corporelle totale, préalable indispensable à la greffe de moelle osseuse), et il est encore temps de stocker quelques millions de spermatozoïdes gaillards et florissants ; histoire de donner des frangin(e)s à Romane, quand la santé sera retrouvée. Quand vous êtes très malade, pour ainsi dire en danger de mort, tout ce qui vous projete dans l'avenir est une bénédiction : un arrêt de travail jusqu'à octobre, et c'est tout de suite la vie qui se prolonge d'autant de mois. Une masturbation au CECOS, et c'est la mort qui recule, aspirée par un avenir forcément bienveillant.

Pour l'heure, je me retrouve dans cette petite pièce cafardeuse, avec un malheureux lit une place et une table de chevet pour tout mobilier. Une jeune femme assez jolie m'aide à m'allonger et s'arrange pour disposer la bouteille à oxygène et le pied à perfusion de telle sorte que j'ai les mains libres pour m'adonner aux ineffables joies célébrées par Onan. C'est là que ça commence à se corser : la pièce est vraiment glauque, je suis dans un état physique lamentable, il n'y aucune revue pour m'aider dans ma tâche, ce que je trouve irritant au plus haut point. Et si je crachais moins de gamètes à cause d'un manque caractérisé de stimulation ? Alors...

Alors, je prends mon courage à une main et mon sexe de l'autre. Et je m'efforce d'imaginer. Les mille et une représentations de ma chérie sont encore les meilleures garanties de succès. Je me sens misérable, loqueteux. Et pourtant, j'arrive à apprécier la force de ce qui est en train de se passer. Je pense que la réalité a beaucoup d'imagination, et me lance finalement dans un "cinq contre un" effréné, au mépris de cet endroit sordide et de ma condition précaire.

C'est bien la première fois qu'une masturbation revêt une telle importance. Je me concentre (LN dans telle position, LN dans cette tenue, LN à la plage, LN dans la douche, LN est partout), et je fais durer le plaisir (sic) dans le but de produire un maximum de spermatozoïdes. Au moins quelques millions me dis-je in petto, moi qui en ai sacrifié plusieurs centaines de milliards au cours de longues années passées à m'exercer en solo.

J'achève ma mission dans un état d'épuisement total. Physique et psychique. Je veux rentrer chez moi (l'hopital est mon nouveau chez-moi), me soigner, guérir.

Quelques jours plus tard, on me fera parvenir le message suivant : mes spermatozoïdes sont plus fertiles que la moyenne. Faire un ou plusieurs autres enfants ne devrait pas poser de problème majeur. C'est la meilleure nouvelle depuis un mois. Je plonge dedans la tête la première, je m'y noie.

Dans la perception, je suis papa une deuxième fois.

jeudi 6 octobre 2005

Circonstance atténuante

Le rapport au temps est largement dévoyé quand on apprend que l'on va peut-être mourir. Tout parait si long et se passe formidablement vite. Les événements s'enchainent (le scanner - l'hopital - les chimios - la chambre stérile), le fil de votre quotidien est plus conducteur que jamais, il y a une vraie cohérence dans votre vie - qui d'habitude n'est que chaos un tant soit peu organisé.

Quand je suis tombé malade, cela a été si brutal qu'il a fallu à peine huit jours entre le moment où les premiers ganglions sont apparus et celui où la leucémie a été diagnostiquée.

Huit jours, c'est beaucoup et peu à la fois. A bien y songer, c'est surtout très peu. Ah, le nombre de potes que j'appelle une fois par mois ou même moins... Et pourtant ce sont mes potes. Alors huit jours, pensez !

Quand des amis appelaient et venaient banalement aux nouvelles, puis m'engueulaient gentiment parce que je ne m'étais pas rappelé à leur bon souvenir depuis plusieurs semaines, je pouvais lâcher d'un air triomphateur (enfin, presque) : "Désolé, j'ai pas eu le temps d'appeler, j'ai un cancer !" En général, ça calmait. C'était idiot, mais je confirme que les idiots seraient prêts à crever pour un bon mot.

Et puis ma fille est née. Quatre jours après mon entrée à l'hôpital. Un mois avant terme. Malgré les injonctions comminatoires de médecins incompréhensifs, j'ai pris mes cliques et mes claques (ainsi qu'une bouteille à oxygène) et ai filé à la clinique, dans un état physique déplorable, mais moral retrouvé. C'était une sensation bizarre, pas glauque malgré la menace sourde et les regards contrits qui pesaient (des tonnes).

Je n'ai plus jamais dit à personne : "Désolé, j'ai pas eu le temps d'appeler, j'ai un cancer." Je me suis mis à appeler tout le monde (et même plus) à tire-larigot, et j'ai bégayé les mots suivants : "Salut. J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c'est que ma fille est née. La mauvaise, c'est que j'ai un cancer".

Mierda, on ne se refait jamais.