Egoblog

vendredi 11 août 2006

Les dents de la fille

Je suis en vacances avec ma fille dans une maison louée par mes parents, à quelques kilomètres de Perpignan.

Ma fille nous use tous les trois à petit feu : coucher à 22h30, réveil à 6h00 après plusieurs crises de larmes pendant la nuit. Romane n'a jamais été une grosse dormeuse, mais depuis qu'elle fait ses dents, c'est un vrai cauchemar.

Il faut dire que la première a percé il y a à peine un mois, alors que Romane avait déjà... dix-huit mois. De mémoire de pédiatre/radiologue/stomatologie, c'est du jamais vu. J'avais un temps songé à alerter le Guiness Book, mais ma fille m'a regardé avec un regard sombre comme pour me dire qu'elle n'était pas un phénomène de foire.

Première dent à un an et demi = toutes les dents qui percent en un laps de temps très réduit. Ses nuits ne nous appartiennent plus, et nos journées sont semblables à celles de zombies ayant abusé de Lexomil.

Romane a eu des dents très tard, Romane s'est assis à 9 mois, Romane commence tout juste de marcher (à presque vingt mois !). Les pédo-psy qui se sont penchés sur son berceau certifient tous qu'elle a pris quatre à six mois de retard dans la vue à cause de ma leucémie ; plus exactement à cause de l'état de stress ambiant qui régnait à la maison.

Ce n'est pas impossible. Plus ça va, plus il m'apparaît pourtant que ma fille a hérité de l'indolence légendaire de son père.

A mon père

Il m'en aura fallu du temps pour comprendre l'évidence.

Que j'arrête de bloguer au quotidien, soit. Je n'ai pas l'énergie ni l'inspiration suffisantes. Mais que j'arrête de bloguer tout court, sans préavis mais non sans regrets, c'est quelque chose que je n'arrivais pas à m'expliquer. Souvent dans la journée, il me venait une idée, une image, une sensation qui aurait pu se transformer en un billet joliment troussé. Qui aurait sûrement plu à mes quelques lecteurs et rassasié mon ego pour quelques heures ; ce qui est à la fois énorme et pas grand chose.

Et puis non, je n'y arrivais pas. Je n'y arrivais plus. L'inspiration et l'énergie étaient là, mais l'envie avait disparu. Ecrasée par le poids d'une angoisse nouvelle sur laquelle je n'arrivais pas à mettre de mots.

Ce blog, je l'ai créé pour des tas de raisons dont aucune ne m'appartient complètement puisque la clé de voute de ces carnets, leur pierre angulaire, c'est une certaine idée de la nudité, l'inaccessible ambition de la transparence, une exhibition assumée de mon intimité. Un échappatoire totalement impudique dans lequel j'arriverais tant bien que mal à me préserver.

Ce blog, donc, je l'ai créé au sortir d'une longue maladie, et ai longtemps cru que c'était son unique raison d'être : une sorte de nécessité post traumatique. Quoique sorti victorieux de la leucémie, j'étais psychologiquement laminé, perclus de crampes névrotiques, mal dans mes pompes et en rupture d'envies. Comme toute dépression qui se repecte, cette dernière a fini par prendre la tangente, et j'ai - pardonnez-moi le cliché - repris goût à la vie. Je continue de trimbaler un fond de déprime structurelle, mais ni plus ni moins qu'avant la maladie. J'étais un mec fragile, doutant de tout et de moi surtout, terrorisé par la mort et accablé par l'absence d'un ou de plusieurs sens évidents à nos existences. Tout ça, je le suis resté.

Ce blog, je ne pensais pas l'avoir créé pour d'autres raisons, et je me suis trompé.

Il y a une personne que j'aime sur cette terre, que j'aime sans aisance mais avec une force infinie. Cet homme - car c'est un homme -, j'aurais rêvé de partager une intimité avec lui, donné vingt ans de vie pour échanger mes peines, mes angoisses, mes joies, mes espoirs avec lui. Partager une intimité, parler de nous, de moi, de lui, de ce qui nous fait courir, souffrir, rire, danser, hurler, pleurer. Cet homme, c'est mon père, et j'avais rêvé d'accéder à son lui profond, comme j'aurais aimé qu'il n'ignore rien de moi. Je me suis construit contre cet homme, contre mon père. Il était enfermé dans ses citadelles, je serais ouvert à tous les vents. Il ne savait pas exprimer son amour, je saurais aimer comme personne. Il ne laissait aucune place aux affects, je serais un être humain trop humain. Il avait refusé mes avances deux fois faites (une fois quand j'allais être père, l'autre fois quand je suis tombé malade), je continuerais d'avancer.

Mon père n'est pas un monstre froid, loin s'en faut. Je me souviens au contraire d'un père omniprésent, joueur, amuseur, serviable, militant. Un homme fin et droit. Charismatique et impénétrable. Grand et enfermé. Dans ses propres murailles.

Je voulais qu'il lise ce blog puisqu'à défaut de le connaître un jour, je souhaitais qu'il me connût. Sans jamais me le dire (mais sans se cacher non plus), il l'a lu. J'avais un jour incidemment glissé que je commençais d'écrire quelque carnet sur le Web intitulé Egoblog, et il avait plongé. Il me lisait tous les jours, et j'ai fini par le démasquer après qu'il avait laissé quelques commentaires signés Cyranodeparis.

J'avais rêvé qu'il me lise, et pourtant, je ne l'ai pas supporté.

Ce soir, j'ai parlé avec mon père. Longtemps. Douloureusement. Pour lui et pour moi.

Il ne peut pas faire ni donner plus. Il est comme ça, et je l'aime ainsi. Contre les vents les plus violents et les marées les plus noires.

Et j'ai de nouveau envie d'écrire.